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La compétence de Jéréme en hébreu Explication de certaines erreurs Lrobjet de la présente étude est d’examiner certains passages de Pauvre de saint Jéréme qui suscitent des doutes sur ses compétences en hébreu. Nous nous limiterons a ses ouvrages exégétiques : Commentaires bibliques et Lettres d’exégése. Les Commentaires seront cités d’aprés la récente édition du Corpus Christianorum, tandis que les Lettres seront indiquées d’aprés l’édition des Universités de France®. En marge de cette étude, quwil faut considérer comme une modeste contribution a la recherche hiéronymienne, qu’il nous soit permis d’exprimer notre hommage 4 Dom Antin de Abbaye bénédictine de Saint-Martin 4 Ligugé ; sa vaste con- naissance et Phospitalité que lui et ses fréres ont su m’offrir constituent pour moi une source intarissable d’inspiration et de gratitude. Parmi les nombreux travaux exégétiques de Jéréme, les Quaestiones Hebraicae in Genesim occupent une place d’honneur’, Leur valeur philo- Jogique, qu’on devine & travers leur titre, n’a pas échappé a F. Cavalera, qui souligne : «Ces Quaestiones représentent avant tout une offensive hardie en faveur de la Veritas hebraica contre le texte des Septante... De 1a un livre plein de renseignements intéressants, s’attardant plus volontiers aux questions de fait linguistiques, au rétablissement de ce qu'il croit le texte authentique et a son élucidation littérairet ». Les Quaestiones, 1. Corpus Christianorum, Series latina, vol, LXXII seq., Brepols, Turnhout (Belgique), 1959 seq. (mentionné sous le sigle CC). 2. SAINT JuROME, Letiyes, texte établi et traduit par Jéréme Labourt, Les Belles Lettres, Paris, vol. I-VIII, 1949-1963. 3. Voir M. Rammmn, Die hebriischen Traditionen in den Werken. des Hieronymus : Quaestiones in Genesim, Breslau, 193t, et l'étude citée A la note suivante, 4. F, Cavataera, Les Quaestiones hebraicae in Genesim de s. Jéréme et les Quaes- tiones in Genesim de s, Augustin, dans Miscollanea Agostiniana, I, Rome, 1931; P. 360-367. 4 EITAN BURSTEIN en effet, constituent de la part de Jéréme un effort louable en vue de pénétrer plus profondément dans les arcanes de la langue hébraique et de traiter plus systématiquement les versets bibliques en donnant la priorité, non pas & T'anagogie, mais, fait rare dans I'herméneutique de Yépoque, @ la philologie proprement dite. Ces Quaestiones demeurent dans histoire de T'exégase biblique un témoin unique de ce genre et n'ont pas eu @imitation durant le Moyen Age. Or, un examen détaillé de ces Quaestiones révéle des bizarreries qui méritent d’étre décrites. Examinons d’abord le cas de la conjonction de coordination oN ( wam) qui signifie « mais » ou « pourtant », Cette conjonction est loin de constituer un hapax legomenon biblique ; elle figure, en effet, dans Jes passages suivants : Gen. XXVIII, Ig ; XLV, 19 ; Ex. 1x 16 ; Nom, x1v, az; Jug. XVU, 29 ; I Sam. xx, 3 ; XXV, 34; Mich. m, 8 ; Jobi, 11; 0,5; v, 8; Xt, 5; XU, 3, 43 XIV, 18; XVM, Io; xxxm, 1. Notons en passant que, dans la Vulgate, cette conjonction est partout fidélement traduite, ce qui atteste la connaissance qu’en avait Jérdme. En général le mot est rendu par nihilominus (néanmoins), Malheureusement, un doute surgit lorsqu’on regarde de prés les Quaestiones... Examinons Gem, XXVIII, IQ : smIwNTY ym ow 11> DIRT, Rena RAT Opan ow NX RIP (A ce lieu il donna le nom de Bethel, mais [en hébreu il y a ’ulam] auparavant la ville s’appelait Luz). Les Septante ont — curieusement — contracté les vocables ‘alam et Luz: Kai éxdAscsv laxaB 76 Svopa tod ténov éxeivov Oikos Geob Kai Oviapovg Hv Svona th nOker td npdtepov. (A ce lieu il donna le nom de Maison de Dieu et Ulamluz était son nom auparavant). Si l’on se reporte a l’édition de la Vetus Latina, on voit que cette variante fautive a été adoptée par certains traducteurs® et on y découvre une forme de texte assez semblable : «Appellauitque nomen loci illius domus dei et Ulamaus nomen erat ciuitati antea* ». Jéréme avait remarqué facilement l’erreur des Septante ; car, a Ven- contre de ses contempotains, il lisait et identifiait les caractéres hébraiques. Il était done capable de constater que les mots hébraiques avaient été contractés, Aussi souligne-t-il, non sans un rien de raillerie, dans ses Quaestiones : « Et uocauit Iacob nomen loci illius Bethel, et Ulammaus erat nomen ciuitatis prius : ...Vnde ridicule quidam uerbum hebraicum u/am nomen esse urbis putant, cum ulam interpretatur prius. Ordo itaque iste est lectionis :‘ Et uocauit nomen loci illius Bethel, et prius Iuza uocabulum, 5. Quant au rapport entre Ia Vetus latina et la Vulgate, voit, par exemple, R, Werner, Le Psautier Romain et les anciens psautiers latins, Collectanea Biblica Latina, X, Rome, 1953. 6. Voir I’édition de la Vetus Zatina, éd. B. Frscurr, Freiburg, 1949, ad locum, LA COMPETENCE DE JEROME EN HEBREU 3 cinitatis *, Antiquae omnes scripturae uerbo ulam sine elem plenae sunt, qui nihil aliud significat nisi ante aut prius uel uestibulum’ », En ce qui concerne 1 Ancienne latine et la version des Septante, onne saurait trop approuver Jéréme : il résumait succinctement les propos relatifs 4 Ulamluz déja avancés. La seconde partie de son observation est, pour le moins qu’on puisse dire, ¢trange. Jérdéme y déclare, d’une maniére qui ne laisse point de place 4 la moindre manceuvre ultérieure et sans qu’on puisse alléguer le prétexte d'une faute due au copiste, que les seuls sens du mot *#lam sont « auparavant » (pris) ou « vestibule » (westibulum). Sans poser la question de savoir comment le méme vocable peut désigner 4 la fois un adverbe et un substantif, il est plus intéressant de se demander quelle est Vorigine de cette affirmation erronée qui ignore le vrai sens de "wlam. Le sens de « auparavant » (prius) est certainement di A la version des Septanie : le vocable hébreu qui signifie « auparavant » est en effet larichona (nawxn)), traduit en grec par le mot mpdtepov. Jéréme ne s’en est pas rendu compte ; il a pensé a tort que le mot hébreu traduit par mpdtepov était ’ulam ; et il a complétement négligé, dans sa critique textuelle, le mot larichona. L’autre sens, celui de « vestibule », résulte, nous semble-t-il, d’un stibs- tantif homonyme qui figure dans les livres prophétiques. Ainsi, dans son Commentaire sur Joé/, 1, 17, Jéréme souligne : « Viam, quam nos ante fores templi porticum possumus dicere® ». Il reste cependant un point obscur a élucider : comment cette conjonction ’ulam a-t-elle été fidélement traduite dans la totalité des autres passages que nous avons relevés ? Les versions grecques et latines, sur lesquelles Jér6me avait toujours tendance a garder le silence lorsqu’elles n’étaient pas fautives, surgissent silencieusement... et nous fournissent la réponse. Grace 4 un rapprochement et 4 une comparaison minutieuse, Jéréme réussit a traduire des termes, qui, de son propre aveu, échappaient a sa connaissance. Une faute d’un autre ordre, et d’une grande curiosité, apparait dans Jes mémes Quaestiones. ‘Tachant d’expliquer I’étymologie du nom de Sarah, Jéréme signale : «In hebraeo habetur : ‘ non uocabis nomen eius Sarai’, id est non dices ei: princeps mea es ’, omnium quippe gentium futura iam princeps. Quidam pessime suspicantur ante eam lepram fuisse uocitatam et postea principem : cum lepra sarath dicatur, quae in nostra quidem Hingua nide- tur habere similitudinem, in hebraco autem penitus est dinersa. Scribitur enim (sarath) per ‘ sade’ et ‘ ain’ et ‘ res’ et ‘ tau’ ; quod multum a superioribus lifteris, id est“ sin ',‘ res’ et‘ he’ quibus Saraa scribitur, discrepare manifestum est® ». 7 CCLEXIL p. 34. 8 CC LXXVI, p. 185. 9. CC LXXIL, p. 22. 6 EITAN BURSTEIN En ce qui concerne la similitude entre les transcriptions latines de Sarah et du terme qui signifie lepre, Jéiéme a parfaitement raison. La tradition selon laquelle le nom primitif de Sarah aurait été associé 4 cette maladie est aussi absurde quw’inconnue. Aucune source rabbinique ou talmudique ne rend le moindre écho qui puisse corroborer cette hypothése. En outre, Jérdme n’éprouvait pas la moindre difficulté 4 deviner que le sens de Sarai est « notre dominatrice » ; la Bible le dit d’une fagon trés claire : « Je la bénirai et elle deviendra (mére) de peuples ; des rois de peuples sortiront d’elle » (Gen. xv, 16). Mais, comme il arrive souvent, une correction peut entrainer une faute. En effet, dés que nous restituons l’épellation proposée par Jéréme, une petite surprise nous attend. Selon Jéréme, le mot hébreu qui désigne la maladie contagieuse s’épelle nqy¥ ; mais, en réalité, if s’écrit nywg et nous aurions dé lire dans le texte hi¢ronymien : « per ‘sade’ et ‘res’ et ‘ain’ et ‘tau’». On pourrait certes invoquer la possibilité d’une variante fautive et disculper Jéréme. Malheureusement, cette legon est commune @ tous les manuscrits ; et l’évocation permanente d’un scribe naif qui ignorait Phébreu exclurait toute critique textuelle. Ne sera-t-il pas plus juste d’attribuer cette faute 4 Jéréme Iui-méme et d’en relever les origines ? Le nom de Sarah figurait, en effet, dans le texte qu’il avait devant les yeux et il n’éprouvait pas la moindre difficulté 4 l'épeler. Iin’en était pas de méme du vocable ny tz sarath (« lépre »), qui ne figurait pas dans le texte biblique en question. Comme Jéréme le souligne juste- ment, il s’agissait d’une tradition orale extrabiblique. Le mot sarath se trouve, il est vrai, dans la Bible ; mais, pour des raisons que nous expose- rons plus loin, Jéréme ne pouvait pas vérifier deux passages bibliques a la fois, I a donc tenté de reconstruire l’épellation ; d’od la métathése malencontreuse. Une faute du méme genre, et peut-étre plus grave, se rencontre dans le Commentaire sur Ezéchiel. Examinons attentivement Ez. xxxvm, 13 : 72 aN? ADD 391 WewIN AMOI PTT RAW (Sheba, Dedan, les trafiquants de Tharsis et tous ses jeunes lions te diront...). La version des Septante est différente : ZaPa Kai AaSav Kai Sunopor KapynSovior Kai néoor af xOpor adrdv époticty cot. (Sheba, Dedan, les trafiquants de Tharsis et tous ses villages te diront...). Le changement opéré par les Sepiante est assez clair. En réalité, les mots qui désignent en hébreu jeunes lions et villages se ressemblent presque parfaitement. En effet, seule la lettre iod qui se trouve dans le vocable qui signifie jeunes lions est absente de celui qui. désigrie les villages. TL semble d’aiileurs que 1a legon des Septanie soit Pauthentique. Ayant découvert cette différence, Jéréme s’empresse de remarquer : « Saba et Tharsis et omnes willae earum sive Jeones ant catuli leonum ut in hebraico continentur. Loquentur ei quae sequuntur, Vt autem pro LA COMPETENCE DE JEROME EN HEBREU 7 catulis leonum qui hebraice dicuntur caphir, Septuaginta et Theodotio ponerent willas, error perspicuus est, Si enim per‘ chi’ litteram scribas, appellatur catulus leonis ; sin atttem per ‘ ce’, quae hebraice dicitur “coph ’, ager appeliatur et’ uilla'* ». Ces remarques contiennent des éléments philologiques qui méritent d’étre examinés minutieusement. D’abord, la nomination grecque des lettres ‘chi’ et ‘ce’, pour désigner les lettres hébraiques ‘ caph' (2) et ‘coph’ (p). Mais Vintérét ne s’arréte pas 1a, car les lettres initiales du mot qui signifie jeunes lions et du mot qui signifie villages sont identiques, & savoir ‘caph’ (>). La remarque de Jéréme est donc complétement erronée : la lettre ‘coph’ (p) sur laquelle se fonderait, d’aprés lui, la legon des Septante, ne figure ni dans !’un ni dans l’autre mot ; la seule différence entre eux est constituée par la présence d’un ‘ iod’ dans le mot signifiant jeunes lions. Dans le cas présent, il serait vain d’envisager Vhypothése d’une faute de copiste ignare, puisque c’est dans la différence des initiales que Jéréme croit découvrir la raison d’étre de la divergence de Ja version grecque. Ce passage montre indirectement le cas qu'il faut faire de la légende eréée sur la parfaite connaissance de I’hébreu que Jéréme aurait eue. Profitons aussi de l’occasion pour rendre hommage A Frasme, qui fut le premier & découvrir la bévue dont nous venons de parler et qui mit en marge de son édition la phrase telle que Jéréme aurait dé l’écrirel’. D’autres critiques ne manifestaient pas une aussi belle franchise. Victorius, par exemple, préféra tout simplement insérer Ja correction d’Mrasme dans son édition, Il trouva plus facile d’admettre une telle correction textuelle que de supposer une lacune dans les connaissances de Jéréme. Les Lettres de Jéréme offrent aussi sur le sujet.qui nous occupe de bien curieuses observations. Ces épitres constituent souvent de véritables legons oit les problames de la langue hébraique sont réguliérement abordés, Le pédagogue en Jéréme a été a plusieurs reprises l’objet d’études admira- tives. Ch. Faver. écrit par exemple : « Il est impossible de n’étre pas frappé par la valeur de ses principes pédagogiques et méme par leur caractére moderne” », Le hasard nous a fait découvrir dans une des lettres de Jéréme un écho direct d’un véritable cours donné 4 Bethléem. Dans la Lettre 108, quicons- titue ’'Bloge funabre de son dléve Paula, Jéréme retrace Litinéraire de leur voyage commun en Palestine en 385 et il décrit en détail les réactions 10, CC LEXY, p. 531. rr, 6 Si enim caphiy per ‘caph’ litteram in prima ‘et ‘iod' in ultima syllaba scribas appellatur catulus leonis sin autem sine ‘iod ’ chaphar, ager ». Cf. L’édition de Victorius, ad locum, Rome, 1566-1572. Voir Patrologie latine de Migne, t. 25, ©. 359-360, note a. - 12, Ch. Favnz, Saint Jérome pédagogue, dans Mélanges offeris-@ J, Marouzeau, Paris, 1948, p. 175. “ . 8 EITAN BURSTEIN de 1a sainte femme devant les lieux sacrés chargés de souvenirs bibliques et évangéliques. Arrivée A Bethiéem, elle s’extasie : «Ile (Dauid) uenturum esse cernebat : ‘ Ecce audiuimus illum in Ephrata, inuenimms cum in campis siluae ’. Zoth quippe sermo hebraicus, ‘uut te docente didici, non Mariam matrem Domini, hoc est abtiv, sed ipsum, id est abtoy, significat*® ». (Il [David] contemplait dans l'avenir Celui dont nous autres croyons qwil est maintenant arrivé : ‘ voici que nous I’avons entendu en Ephrata, nous l’avons trouvé dans les plaines de la forét , Le mot hébreu zoth, comme je V’ai appris de ton propre enseignement, ne signifie pas Marie, Ja mére du Seigneur, adthv, mais lui-méme, adtév"4). Ce passage est précieux. D’abord il nous transmet, comme nous l’avons indiqué, un écho bref mais direct des cours donnés par Jéréme. Le fait que ces propos sont de la bouche de Paula ne change pas le fait que c’est Jéréme qui en est le responsable, Il les avait enseignés ; et mieux, il est l’auteur méme de cet éloge. Le verset biblique auquel se référe Paula n’est autre que le Psawme CXXXII (CXXXI), 6: “79° AWA DUNN ANIKI AVynw Tan (Voici, on parle d’elle en Ephrata, nous l’avons trouvée aux plaines de la forét). A simple lecture on constate un fait fort intéressant : le mot zoth (nx) ne figure pas dans le texte biblique actuel et il n'est attesté par aucun manuscrit, Comment donc Jéréme est-il parvenu A forger ce mot ? De toute évidence, il n’a constlté que le texte grec des Septante ; les pronoms grecs abtiv et adtdv lindiquent clairement. Ensuite, essayant de restaurer Je vocable hébreu qui signifierait abtov, Jéréme a forgé un mot... qui est absent du texte hébreu commenté. Curiewx cours d’hébreu que celui of on n’utilise que le texte grec | Jéréme serait excusable si la restauration était correcte du point de vue grammatical. Mais, comme pour Ia restauration de savath, celle-ci est fautive. Zoth désigne bel et bien le féminin, contrairement 4 ce que déclare Jéréme par la bouche de Paula. Les Commentaires présentent des fautes du méme type. Examinons Isaie KXXVU, 9: sone ome anions mine yon amprnd anon (Lettre 2 Ezéchias, roi de Juda, lors de la maladie dont il fut guéri). Jéréme s’étonne de la traduction des Septante : 13. Ep, CVIIL, ro (éd. Labourt, CUF, p. 169-170). 34, Traduction de J. Labourt, LA COMPETENCE DE JEROME EN HEBREU 9 « Scriptura Ezechiae regis Iudae... miror quomodo soli Septuaginta pro scripiura orationem posuerint, cum oratio thephillath dicatur et non ‘mactab que in praesenti loco scribitur'® », En ce qui concerne la stricte critique textuelle, les Septante avaient tort de traduire le mot machtab (ano = lettre) par le terme grec mpooevyi} qui signifie priére. Il faut noter toutefois que les Septante ont traduit @aprés le sens. Dans son édition de la Bible, Kittel propose de lire michtam (ansa = cantique). Toutefois, ce n'est pas la critique textuelle qui nous intrigue, mais la déclinaison nominale proposée par Jéréme. Le substantif hébreu qui signifie priére (ratio) et auquel se réfare Jérome est, 4 état absolu, thephilla (n¥°pn). Le commentateur, au lieu de le transcrire dans cet état, l’a mis a l'état construit : thephillath (nb>»n), tout en lui donnant la valeur grammaticale de I’état absolu. Cette erreur n’est pas mineure ; car, dans le contexte biblique, P’état construit, qui entraine le génitif, n’est nullement obligatoire. La raison de cette bévue est assez claire : le substantif machtab (dont Pétat construit est identique 4 l’état absolu) figure transcrit dans l’édition grecque. Jéréme n’éprouvait pas la moindre difficulté a le relever. Le cas est sensiblement différent en ce qui concerne thephilla. Ce mot, dont état absolu est assez fréquent dans les Psaumes que Jéréme connaissait bien, ne figure point dans le texte @’Isaie, ni en hébreu, ni, bien entendu, transcrit en grec, Il résulte uniquement d’une restitution hiéronymienne & partir de la traduction des Septante, Jéréme, se fiant a sa mémoire pour retraduire le terme grec, a trouvé un substantif, correct par la signification, mais qui n’en est pas moins erroné dans sa forme. Tous les exemples relevés dans cette petite étude se référent A des fautes de type analogue : des mots qui ne se trouvent pas dans le texte biblique que Jéréme commente. Cela ne signifie nullement que ces mots soient absents de la Bible; ils y figurent, mais ailleurs ; et, dés que Jérdme essaie de les reconstituer de mémoire, il titube. Jéréme n’éprouve done pas 1a moindre difficulté & expliquer des mots présents dans le texte qu’il commente. Reconnaissons-le tout de suite, afin de dissiper tout malentendu : la quasi-totalité de ses explications est aussi juste que fidéle. C’est justement le petit nombre de fautes qui intrigue, d’autant que ce nombre, restreint voire infime par rapport aux cas traités par Jéréme, est en contraste évident avec leur gravité. La cause mérite donc d’étre recherchée avec attention. Jéréme, d’aprés son propre témoignage, utilisait la fameuse édition des Hexaples, ott, & cdté du texte hébreu et de sa transcription grecque, on pouvait trouver et consulter les quatre traductions grecques de l’époque, Mais ces Hexaples, conservés dans la grande Bibliothéque de Césaréel®, 15. CC LXXIIL, p. 445. 16. Voir sa description dans la Lettre XXXIII (CUF 2, p. 38). To EITAN BURSTEIN étaient constitués par des rouleaux. Lorsque Jéréme traite un texte défini, il se contente de copier la transcription grecque du mot hébreu et il la latinise. Quant au sens, rien de plus facile que de le deviner a travers les quatre versions grecques qtvil avait sous les yeux, sans parler des traduc- tions latines qui seront évoquées plus loin. L’ennui survient lorsque Jéréme est contraint, si j’ose dire, d’expliquer un mot qui ne figure pas sur les colonneshexaplaires qui portent le texte qwil commente. Théoriquement, il pouvait dérouler et enrouler les rou- leaux en vue de trouver le mot d’appui qu'il cherchait ; mais, dans la pratique, cette recherche était assez compliquée. D’abord, Jéréme travail- lait trés vite ; et, méme s’il savait ot se trouvait le mot d’appui qu'il cherchait, il devait lui étre trés ennuyeux de dérouler les Hexaples. En second lieu, faute d’une concordance biblique, Jéréme était souvent dans limpossibilité de retrouver rapidement l’endroit cherché. Compte tenu de ces difficultés, il préférait recourir A sa mémoire, qui le trompait plus d’une fois. Ainsi s’expliquent plusieurs des fautes que nous avons relevées : celles qui concernent les mots sarath, nyn¥ = lépre ; ’wlam, now = mais; zoth, NXT = celle-ci ; thephilla, nb°pn = priére ; mots qui sont absents des colonnes hexaplaires, pour la simple raison qu'ils l’étaient aussi du texte hébreu correspondant. A cété des traductions grecques se tiennent modestement les traduc- tions latines, dont certains diminuent Ja valeur au profit de l’originalité de Jéréme. Il serait fastidieux de dresser la liste compléte des passages de l'ceuvre hiéronymienne qui mentionnent ces Codices latini. Jéréme ne les évoque, en réalité, que lorsqu’ils sont défectueux. Mais il les utilisait aussi dans leurs bonnes traductions, sans souffler mot de leur existence, comme le montre, croyons-nous, l’exemple suivant. Examinons, en effet, Jérémie XXX, 2: J37N2 [TM RSD (Masa hen bamidbar : ila trouvé grace au désert). La version des Sepiante est sensiblement différente : Edpov Beppov év épypo Jéréme explique 1a variante grecque et il s’attaque aux traductions latines : « Ridicule in hoc loco latini codices, ambiguitate uerbi graeci, pro calido, lupinos interpretati sunt; graecum enim Gepyio¢ utrum significat, quod et ipsum non habetur in hebraeo... Est enim scriptum fen... Soli LXX posuere calidum putantes ultimam litteram ‘ m’ esse. Si enim legamus hen per litteram ‘ n’ gratia dicitur ; si per‘ m’ calor interpre- tatur!? ». 17. CC LEXIV, p. 298-299. LA COMPETENCE DE JEROME EN HEBREU qr La remarque est trés juste. Les Septante, au lieu de traduire le vocable hen (jn = grace), traduisaient la variante hom (nn = chaleur), Oeppd¢ en grec. Mais Qepydc a un autre sens, celui de lupin, la plante dont les fleurs de diverses couleurs sont disposées en grappe. Le traducteur latin anonyme a choisi ce second sens, peut-étre parce qu'il Iui semblait mieux convenir en l’ocetirrence, Jéré6me a done raison de blamer le procédé du traducteur latin qui n’a pas daigné consulter le texte hébreu ou qui n’était pas en mesure de le faire. Mais dans le Commentaire d’Isaie ixv, 8, oi Jérdme se référe au méme verset de Jérémie, nous le voyons pratiquer le procédé qu'il condamne chez le traducteur latin antérieur. Jéréme y note en effet : « Pro eo quod scriptum est @eppdv hoc est quasi calidum, latinusinter- pres, uerbi ambiguitate deceptus, Jupinwm interpretatus est, in quo et gracorum plerique errant. Et tamen sciendum in hebraico, pro calore, scriptum esse thoda quod interpretatur gratia ». Dans ce passage, Jérdme présente la temarque de son Commentaire sur Jérémie, mais en évoquant cette fois le mot thoda (mn = grace). Qwil connaisse fort bien le sens de ce mot, nous n’en doutons pas", Malheureu- sement, il ne figure pas dans le texte de Jérémie, qui a bien la legon hen, attestée par Jéréme lui-méme dans son Commentaire. Comment concilier les propos contradictoires de Pexégéte ? C’est que, lorsqu’il commentait le livre de Jérémie, il consultait 1’édition hexaplaire du prophéte et y relevait Ia legon hen; tandis que, lorsqu'il rédigeait le Commentaire d'Isaie, il lui était difficile voire impossible, pour les raisons signalées plus haut, de reconstituer cette legon. Reste 4 expliquer l’origine mystérieuse du mot thoda, absent du lemme biblique. A notre avis, la réponse est assez simple : Jéréme utilisait, lorsqw il commentait le verset d’Isaie, dewx traductions du livre de Jérémie, toutes deux en latin; l’tne erronée, dont la legon Mpinum est justement blamée par Iui ; Pautre correcte, mais dont P’existence n’est pas signalée par lui, ot figurait la lecon gratiam qui est la bonne traduction de hen. Jéréme, comme d’habitude, a essayé de restituer le mot hébreu correspon- dant et sa mémoire Iwi a donné thoda. Mais ce qui nous intéresse spécialement, c’est le fait piquant que Jéréme ne souffle mot de ce bon manuscrit. Ce procédé qui consiste 4 ne nommer Jes sources que lorsqu'elles sont fautives et 4 taire lettr existence lorsqu’elles sont bonnes était, du reste, monnaie courante a cette époque qui ignorait la notion de plagiat. L’ensemble de !’ceuvre hiéronymienne constitue, en somme, un calque de ses prédécesseurs grecs. N’accusons point Jéréme de cette pratique ; mais ne nous dissimulons pas ses limites, 18, CC LXXIII, p. 751. 19. Voir son Commentaire sur Amos, CC LXXVI, p. 261 ; « Pro lande... quae hebraice dicitur thoda ». 12 EITAN BURSTEIN Dans une étude de ce genre, il serait aussi injuste que dangereux de porter des jugements hatifs sur la compétence de Jéréme en hébreu. La compétence linguistique ne se mesure pas avec précision ; et faire passer Poeuvre hiéronymienne au crible des critéres de la philologie moderne serait aussi absurde que vain. Néanmoins on peut, nous semble-t-il, établir pour Jéréme une distine- tion entre ce que nous proposons d’appeler compétence « active » et connaissance « passive ». Jéréme, de toute évidence, était capable de lire et de reconnaitre les formes hébraiques ; il lisait I’icriture avec une aisance et une célérité qui étonnaient ses contemporains. Mais les exemples que nous avons relevés obligent 4 ré-examiner sa compétence « active » et a se demander si l’illustre savant était capable de reconstituer couram- ment des formes qui ne figuraient pas dans le texte biblique qu'il avait sous les yeux, Eitan Bursts Université de Tel-Aviv Le poéte chrétien selon Paulin de Nole* L’adaptation des thémes classiques dans les Natalicia Liinfluence de la rhétorique sur la poésie est un fait bien connu’, Elle se manifeste dans le gotit pour les lieux communs, les descriptions, les périphrases et les digressions de toutes sortes, ainsi que dans le langage précieux, l’abus des figures et des tropes. A partir du 11° sidcle de notre ére, dans le courant de la seconde sophistique, on crée systématiquement un certain nombre de thémes stéréotypés parmi lesquels l’orateur peut choisir pour orner les différentes parties du discours. De tous ces lieux communs, ce sont ceux de l’exorde? qui connaissent le plus grand succés. La captatio benevolentiae, profession de modestie destinée, a Vorigine, & rendre le public favorable 4 Vorateur’, sera reprise par les auteurs chrétiens, qui la transforment en expression d’humilité. Et la causa scribendi, ou motivation de oeuvre, devient pratiquement obliga- toire chez les poétes chrétiens, sous forme de la dédicace & Dieu. Ces deux fopot permettent ainsi au poate de manifester sa foi, différenciation nécessaire 4 une époque ot paiens et chrétiens subissent les mémes influences. Le genre de la poésie chrétienne « littérairet », qui remonte * Ce travail est extrait d’une thase présentée A la [Ve section de I’icole pratique des Hautes Btudes de Paris, le 7 novembre 1971. Nous avons limité 1a mise 4 jour aux notes en tenant compte de la bibliographie récente. 1. E. R. Curtus, Euyopdische Literatur und lateinisches Mittelalter, Bern 19634, P. 155 88. J. F. D'ALION, Roman literary theory and criticism, London 1931, p. 438. I s’agit en réalité d’une influence réciproque, comme I’a montré H. NortH, The use of poeiry in the training of the ancient orator, dans Traditio 8, 1952, 1-33. 2. BE. R. CuRtUS, 0.¢. p. 95 88.; Ir, ARBUSOW, Colores rhetorici, Gottingen 1963, B.978. 3. Cie. inv, 1, 21 : ¢ benevolentia quattuor ex locis comparatur : ab nostra, ab adversariorum, ab iudicum persona, a causa. Ab nostra, si de nostris factis et officiis sine arrogantia dicemus... si, quae incommoda acciderint aut quae instent diffi- cultates, proferemus ; si prece et obsecratione humili ac supplici utemur.» R, VOLK- MANN, Die Rhetorik der Griechen und Romer, Berlin 1872, p. 128, 4. Chr. Mourmann, art. Altchvisiliche Dichtung, dans ROG? r, c, 267-269, distingue 14 HELENA JUNOD-‘’ MMERBAUER anv? siécle, est en quelque sorte suscité par la vague de néo-classicisme de cette époque. Et le besoin de justifier 1’ceuvre trahit la querelle qui oppose chrétiens et paiens puisant alors aux mémes sources®. I, MODESTIE AFFECTEE ET HUMILITE CHRETIENNE DU PORTE Le carmen VI. La premiére tentative de « motivation » chrétienne. Dans le carmen VI, intitulé laws Sancti Iohannis, qui compte parmi les premiers essais de Paulin dans cette direction®, le souci de présenter son poéme comme ceuvre chrétienne est particuligrement évident, Carmen 6, 14-24 : «nec nova nunc aut nostra canam ; dixere prophetae cuncta prius sanctique viri sermone solnto promissum exortum, vitam mortemque sacrarunt, si mors ila fuit, meruit quae sanguine caelum, nos tantum modulis evolvere dicta canoris vovimus et vyersu mentes laxare legentum?. sic (tam magna licet parvis, antiqua novellis, perfecta indoctis conferre, aeterna caducis) inspirante deo quicquid dixere priores aptavit citharis! nomen venerabile David, consona caelesti pangens modulamina plectro. » Invoquant le témoignage des prophétes, Paulin cherche 4 appuyer son sujet sur Pautorité des Beritures Saintes®. Pour expliquer son recours entre « liturgisches Lied » et « Kunstdichtung », celle-ci continnant 1a tradition classique. 5. A propos de Rutilins Namatianus, Ausone ou Claudien on s'est posé la question de savoir s'il s'agissait d’auteurs chrétiens on paiens, tant ils restaient fidales aux modéles classiques ; ef, R. HEM, Heidnisches und Christliches bei spatlateinischen Dichtern, dans Natalicium Joh. Geffcken, Heidelberg 1931, p. 146. 6. D'aprés P, Fane, Essai suv la chronologie de l'euure de saint Paulin de Nolo, Paris 1948, p. Tr4, le carm, 6 date de 389, l'année du baptéme et des premiers potmes chrétiens de Paulin. 7 Uy a une certaine ambiguité dans expression versu laxare menies legentum. Le mot lavare évoque a la fois le cliché selon lequel la poésie est considérée comme un divertissement et contient l'idée d'une ouverture, d'une préparation de l’esprit, Tel est le sens du terme chez SENRQUE, nat, prol. 7 : 4 virtus enim ista, quam adfec- tamus, magnifica est....quia animum laxat et praeparat ad cognitionem caelestium ». Or le verbe davare exprime & la fois les deux fonctions que l’antiquité, depuis Aristote, a attribuées & la pogsie et qui consistent a enseigner et & délecter, Cf. Hor. ars. 343 8 : Comme tulit punctum qui misenit utile dulci, / lectorem delectando pari- terque monendo ». Ii faut remarquer aussi le fait que Paulin parle ici de lecteurs, ce qui justifie pleinement, au moins dans notre cas, le terme de poésie littéraire. 8, CE, Hor. carm, 2, 13, 4: mollibus / aptari citharae modis. 9. La référence aux prophétes, étant d'origine apologétique, implique aussi Vopposition entre l’inspiration divine et la connaissance humaine, cf. Joh, GEFICKEN, Zwei griechische Apologeten, Leipzig-Berlin 1907, p. 179. LE POETE CHRETIEN SELON PAULIN DE NOLE 15 a la forme poétique, il prétend suivre exemple de David, ce qui est dire d’une fagon indirecte qu’elle est d’origine biblique. L’accent est pour- tant mis sur ’humilité de auteur qui parle de son po&me comme d’une daus vilis (v. 12) et se contente de donner une forme poétique aw récit de l’Evangile (v. 18). Cette attitude est d’abord celle du panégyrique, et consiste 4 mettre en relief, par contraste, la grandeur du personnage dont on veut faire l’éloge. Répondant A la hiérarchie de la structure sociale et au goft rhétorique du Bas-Empire, ce genre littéraire connatt un grand succés 4 cette époque, et son influence sur Paulin est consi- dérable!. Le titre de notre podme, laws Sancti Iohannis, indique déja que Paulin le considére comme un éloge, et lorsqu’il déclare s’acquitter d'une promesse — vovinus (v. 19) — il reprend une formule qui se trouve dans le panégyrigue d Messalla : « omnes vovemus hoc tibi | nec tanto careat mihi carmine charta » (v. 26 s.). Le prétendu caractére chrétien de ces vers trahit en réalité la persistance des clichés rhétoriques et panégyriques. La référence 4 David enfin, que Paulin cite comme précurseur de la poésie chrétienne!, paratt pour le moins surprenante, sinon déplacée, dans un poéme écrit en hexamétres. En définitive, ses arguments ne sont pas proprement chrétiens et Pappui sur la Bible manque de logique. C’est Pavis de K, Thraede, dont une grande partie de I’étude sur Prudence!? est consacrée A la « motivation » de la poésie chrétienne, et qui explique ce fait par un manque de « relation vivante » entre tradition classique et poésie chrétienne!4. Mais, auteur ne disant pas ce qu’il entend exactement par « lebendiges Verhaltnis », il paratt difficile de suivre son raisonnement. On peut lui répondre d’une part que le procédé éclectique de limitation et de adaptation, qui suppose une certaine sensibilité de la part des auteurs chrétiens a I’égard du sens et du contenu des modéles classiques, témoigne, au contraire, dune relation bien vivante ; d’autre part, une ceuvre ne saurait de toute fagon jamais étre comprise par Ja postérité de la mé@me manidre que par l’époque qui I’a produite, parce que la distance temporelle, qui selon Hegel entraine une évolution, exclut toute identification avec le passé. Bref, argument de K. ‘Thraede ne rend guére compte de l’inter- prétation chrétienne qui est A la base de chaque adaptation. Celle-ci consiste, par définition, en la transformation, selon une nouvelle spiri- tualité, d’un théme ou d’une expression donnés. Or, dans le cas présent, c'est le théme de ’humilité qui en est objet, et ceci depuis le 1v° siécle. ro. Paulin Ini-méme est l'auteur d’un panégyrique consacté & Théodose, aujour- Whui perdu ; cf. epist. 28, 6, CSEL 29, p. 247, 788. Th. BURGESS, Epidsictic literature, Chicago 1902, p. 168, a étudié les tapports étroits qui existent entre la littéra- ture panégyzique et la poésie. Il signale que ces liens sont particuliérement sen- sibles au début de la littérature épidictique et vers sa fin, c’est-A-dire 4 la fin du veav. J.-C, et au vi? s, apras J.-C, 11. K, Turaxpy, Untersuchungen sum Ursprung und zur Geschichte dor christlichen Poesie, I, dans JbAC 4, 1961, n. 6, 7 (Bibliographie). 12, Studien su Sprache und Stil des Prudentius, Gottingen 1965. 13. Ibid., p. 46. 16 HELENA JUNOD-AMMERBAUER Le theme du pécheur. Lorsque les chrétiens interpratent la captatio benevolentiae dans le sens de Vhumilité, ils conférent une valeur morale au vocabulaire de la modestie affectée. Le fopos de Vorateur qui avoue ne pas étre 4 la hauteur de son sujet se transforme en celui de Pauteur qui se reconnatt pécheur, C’est ainsi que Paulin parle de lui-méme lorsqu’il s’adresse 4 son ami Nicétas de Rémésiana. Il craint que le langage maladroit d’un pécheur illettré n’écorche les oreilles de son ami cultivé. Carmen 27, 241 s. + « ne peccatoris stolidi sermo asper et aeger et violet castas et doctas verberet aures I » Cette captatio benevolentiae chrétienne, ot le vocabulaire rhétorique se méle au langage moral — stolidus, sermo asper et aeger, peccator, castus — est précédée par l’allusion a Zs. 6, 6 qui introduit le theme des péchés!, Mais cette référence biblique n’est qu’un aspect du double procédé qui se trouve a Vorigine de la rhétorique chrétienne. Le théme du pécheur dans la captatio benevolentiae ne suppose pas seulement une interpré- tation morale de la modestie affectée, mais aussi une interprétation thétorique de la notion de péché. Dans ses lettres, nous voyons Paulin s'accuser d’étre trop bavard —il s’agit ici d’un lieu commun rhétorique — et stigmatiser ce défaut comme un crime. Epistula 42, 5: «sed, vae mihi peccatori, quo iam progressus, immo prolapsus sum ? dum pluribus apud te verbis ago, ut pro peccatis meis vel potius adversus peccata mea promerear, cum orationes intendas, adcumulo eandem de Joquacitate mea sarcinam, quam de orationibus tuis minui peto, tamgiam inmemor scriptum ': de multiloquio non effugies peccatum (Prov. 10, 19). et quid agam ? quo ore purgari postulem ? vel qua a te Tatione defender, eum sciens pridensque contrarium prophetico verbo commiserim, ut peccato multiloquii me laederem et sanctitatem tuam 14. On pent pourtant distingner entre le peccator comme simple formule chrétienne conventionnelle, telle qu’on la trouve daus l’intitulatio des lettres de Paulin (epist, 3.4.6. et passim), et le peccator comme expression de la modestie affectée. Les références données pur K. THRAEDE, Untersuchungen... I, dans JbAC 4, 1961, Pp. 132 n, 45, concernant l'emploi rhétorique du mot peccator, ne se placent pas dans le cadre de la captatio benevolentiae, Dans Vexpression si quis peccator est et mei similis (Htmr. in Hab. 2, 3, PL 25, 1319B, epist. 18, 3, éd. Labourt t. 1, p. 57), JérOme se met au méme niveau que son lecteur, ce qui est contraire a la modestic affectée, destinge A mettre en relief la distance entre l’anteur et son public. 15. Carm. 27, 235 ss. : ¢ 0 mihi fulminea Cherubin si foreipe sumptnm / carbonem ex ipsa domini procul efferat ata / et peccatoris male pinguia labra perurat ». Le méme verset d’Zs. a déja été cité par Jérdme qui avait ainsi stigmatisé l'amour qu'il portait, dans sa jeunesse, a la culture classique ; in Abd. prol., PL 25, 1097 B : «necdum de altari catbo sublatns, labia mea purgaverat. necdum error veteris igno- rantiae igne Spiritus Sancti inerat circumcisus ».